Langues bibliques et illusion du sens originel
Domaines : exégèse · systématique. Situation scientifique : la critique linguistique est établie depuis 1961 ; sa portée théologique est discutée.
Définition. On appelle ici « illusion du sens originel » la conviction qu'un retour aux langues bibliques (hébreu, araméen, grec) donnerait accès à un sens plus vrai que celui des traductions : par l'étymologie d'un mot, par sa « racine », ou par une « mentalité » que la langue porterait. La linguistique a montré que ces procédés produisent des contresens. Le sens d'un mot se tient dans son usage, à une époque et dans un contexte. Les langues bibliques restent indispensables à l'exégèse, mais elles ne donnent pas de clé.
Équivalents. Allemand : Urtext ; Etymologie. Grec : γλῶσσα, διάλεκτος (Ac 2,6.8). Hébreu : שָׂפָה, לָשׁוֹן (Gn 11,1 ; 10,5).
Passages. Gn 11,1-9 ; Ac 2,1-13 ; 1 Co 14,6-19.
Voir aussi : langue, langues ; Parole de Dieu ; Babel et Pentecôte ; nom, nomination ; étymologie ; Recevoir ensemble.
Le problème
L'appel aux langues bibliques promet souvent plus qu'il ne peut tenir. La formule « en grec, ce mot veut dire en réalité… » est courante en prédication et en catéchèse. Elle suggère qu'un sens caché, plus profond, se trouverait sous la traduction, et que la langue d'origine le détiendrait.
Trois procédés portent cette promesse :
- L'étymologie. On tire le sens d'un mot de son histoire ou de ses composants. Par exemple, ἐκκλησία vaudrait « ceux qui sont appelés hors de ». Or, à l'époque du NT, le mot désigne d'abord une assemblée, civique ou cultuelle.
- La racine. On suppose que les mots formés sur une même racine hébraïque partagent un sens commun. James Barr a donné l'exemple de לֶחֶם (leḥem, « pain ») et de מִלְחָמָה (milḥāmâ, « guerre »), qui partagent une racine sans aucun lien de sens (The Semantics of Biblical Language, 102).
- La mentalité. On suppose que la langue reflète une pensée propre : une « pensée hébraïque », dynamique et concrète, opposée à une « pensée grecque », statique et abstraite.
Ces trois procédés ont la même conséquence : ils retirent le sens au texte pour le loger dans le mot, et ils retirent l'interprétation au lecteur pour la confier à celui qui « sait le grec ».
Status quaestionis
La critique est fixée depuis James Barr, The Semantics of Biblical Language (Oxford, 1961), et elle n'a pas été renversée. Barr appliquait à l'exégèse les acquis de la linguistique générale : le sens d'un mot se définit par son usage dans un état de langue donné (synchronie), non par son histoire (diachronie).
Les cibles de Barr.
- Le Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament dirigé par Gerhard Kittel. Barr lui reproche de traiter le mot comme le porteur d'un concept théologique, et d'attribuer à chaque emploi la totalité des sens possibles. Il appelle ce procédé illegitimate totality transfer.
- Thorleif Boman, Das hebräische Denken im Vergleich mit dem Griechischen (Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2ᵉ éd. 1954). Boman fondait l'opposition entre pensée hébraïque et pensée grecque sur des faits de grammaire. Barr montre que l'argument est circulaire : qui cherche la différence la trouve dans la langue et néglige ce qui la dément.
- L'étymologie. Elle relève de l'histoire de la langue ; elle n'établit pas le sens d'un mot dans un texte donné.
Barr a prolongé cette critique dans Biblical Words for Time (Londres, SCM, 1962), contre les théologies qui opposaient un temps biblique à un temps grec à partir du vocabulaire.
Réception.
- La lexicographie a suivi. John F. A. Sawyer, Semantics in Biblical Research. New Methods of Defining Hebrew Words for Salvation (Londres, SCM, 1972), applique la sémantique structurale au vocabulaire hébreu du salut. John A. L. Lee, A History of New Testament Lexicography (New York, Peter Lang, 2003), retrace la dépendance des dictionnaires à l'égard de leurs prédécesseurs et plaide pour des définitions tirées de l'usage.
- La diffusion pédagogique s'est faite largement dans des manuels de langue anglaise, souvent issus de milieux évangéliques. Ils ont dressé des listes de « sophismes » (root fallacy, semantic anachronism…). Ces listes sont utiles ; elles ne doivent pas faire oublier que la critique vient de la linguistique, non d'une école théologique.
- Ce qui reste débattu. Le constat linguistique fait consensus. Le débat porte sur ce qu'il laisse à la théologie biblique : peut-on encore étudier des « concepts bibliques » si l'on renonce à les tirer des mots ? Barr lui-même répondait que le sens se cherche au niveau de la phrase et de l'énoncé, là où la théologie se dit vraiment.
Ce que les langues apportent réellement
La critique ne disqualifie pas l'étude des langues bibliques ; elle en déplace la fonction. Leur apport tient à trois choses :
- Le contrôle. Elles permettent de vérifier une traduction, d'en mesurer les choix, de voir où le texte hésite (variantes, constructions ambiguës, jeux de mots). Ce contrôle passe par une grammaire, un dictionnaire et une tradition d'interprétation : l'hébreu et le grec se lisent eux aussi à travers des médiations.
- Le dépaysement. Un texte trop connu se fait entendre autrement quand on le lit dans une autre langue. Le gain n'est pas un sens plus vrai, mais une attention renouvelée : on lit plus lentement, on remarque ce que la traduction lissait.
- La conscience de la traduction. Celui qui a traversé une langue sait qu'aucune traduction n'est neutre, la sienne non plus. La Septante en témoigne déjà : la Bible chrétienne a d'abord été lue en traduction, et le NT cite le plus souvent l'Écriture en grec.
Ce qui reste illégitime, c'est de faire d'un fait de langue l'argument d'une affirmation doctrinale. Un sens se montre dans un texte ; il ne se déduit pas d'un mot.
Théologie protestante des médiations
La Réforme a valorisé les langues bibliques sans jamais leur confier la révélation : elles sont l'instrument de la Parole, non la Parole.
- Luther, An die Ratsherren aller Städte deutsches Lands (1524). Il plaide pour l'enseignement des langues : « Die Sprachen sind die Scheiden, darin dies Messer des Geists stickt », « les langues sont le fourreau où est gardé ce glaive de l'Esprit ». L'image dit la fonction et la limite : le fourreau protège et transmet le glaive, il n'est pas le glaive.
- La traduction comme tâche de la Réforme. Le même mouvement qui retourne aux langues traduit aussitôt dans les langues vernaculaires. Dans l'édition française de Genève (1566), une note en marge du chapitre 1 de la Confession helvétique postérieure résume : « La prédication de la parole de Dieu est parole de Dieu » (Clark 2020). La tradition la cite le plus souvent en latin : Praedicatio verbi Dei est verbum Dei. La Parole se dit dans la langue de ceux qui l'entendent ; elle n'est pas attachée à la langue de sa première rédaction.
- Karl Barth, Kirchliche Dogmatik I/1, § 4. Il distingue les trois formes de la Parole de Dieu : révélée (le Christ), écrite (l'Écriture), annoncée (la prédication). L'Écriture témoigne de la révélation ; elle ne l'est pas. Une langue biblique ne peut donc avoir plus d'autorité que le texte qu'elle porte, et ce texte lui-même renvoie au-delà de lui.
- Gerhard Ebeling. Il pense la Parole comme un événement de parole (Wortgeschehen) qui atteint l'auditeur dans sa propre langue, aujourd'hui. L'herméneutique a pour tâche de laisser advenir cette parole, et non de restaurer un sens ancien sous la traduction (« Wort Gottes und Hermeneutik », Zeitschrift für Theologie und Kirche 56, 1959).
Dans cette ligne, le seul médiateur est le Christ (1 Tm 2,5). Les langues, les textes et les traductions sont des médiations au service de ce médiateur. Prêter à l'une d'elles la puissance de révéler par elle-même, c'est déplacer l'autorité.
Tradition réformée : le refus de l'idolâtrie
La tradition réformée donne à la question son tranchant. Le refus de l'idolâtrie ne vise pas seulement les images ; il vise toute réalité créée à laquelle on prêterait le pouvoir de contenir Dieu.
- Calvin, Institution I, 11, 8. L'esprit humain est, « pour ainsi dire, une perpétuelle fabrique d'idoles ». L'idole n'est pas d'abord un objet ; c'est le geste par lequel on fixe Dieu dans ce qu'on maîtrise.
- Une langue sacralisée en est une forme. Faire de l'hébreu ou du grec le lieu où le sens serait gardé, c'est reconstituer une langue sacrée, ce que la Réforme avait refusé pour le latin. C'est aussi confier à un savoir la clé de la Parole, alors que la tradition réformée la remet à l'Esprit qui fait entendre le texte.
- Un précédent dans l'histoire réformée. La Formula Consensus Helvetica (1675), rédigée surtout par Johann Heinrich Heidegger, affirmait l'inspiration du texte hébreu jusque dans ses points-voyelles. Elle répondait à Louis Cappel, de Saumur, qui avait montré que la vocalisation était tardive. Les Églises réformées ont abandonné l'obligation d'y souscrire : Bâle dès 1686, Genève en 1706. L'épisode montre qu'une orthodoxie réformée a pu, elle aussi, sacraliser la lettre, et que la tradition s'est corrigée sur ce point.
Une précision sur la tradition invoquée ici. Cette notice s'inscrit dans une théologie réformée de tradition historico-critique : Barth et Ebeling relus après la crise de la théologie dialectique, dialogue avec l'herméneutique philosophique. Elle se distingue d'une approche évangélique, qui rattache souvent l'autorité de l'Écriture à l'inerrance des textes originaux. Dans cette perspective, le recours aux langues originales tend à devenir le moyen d'accéder au texte inspiré lui-même. La perspective genevoise situe l'autorité dans la Parole que les textes attestent, non dans la lettre des originaux. Le retour aux langues y reste une discipline critique, pas un accès privilégié au sens.
Questions ouvertes
- Où se loge le sens théologique, si ce n'est pas dans le mot ? Barr répond : dans l'énoncé et dans le texte. La question reste de savoir ce qu'il advient alors des « notions bibliques », et si un vocabulaire théologique (alliance, justice, gloire) peut encore être étudié comme tel.
- La traduction est-elle une perte ou une condition ? On peut lire Ac 2 comme l'affirmation que la Parole s'entend dans chaque langue, sans retour à une langue première. C'est une lecture possible du récit, non un fait établi par lui.
- Le savoir des langues est-il un pouvoir ? Celui qui lit l'hébreu n'est pas à égalité avec celui qui le découvre. Une pédagogie protestante des langues doit donc montrer ses médiations (grammaires, dictionnaires, choix de traduction), au lieu de les présenter comme un accès direct.
- Le cas des langues minorisées. Si aucune langue ne détient la Parole, les langues sans prestige peuvent la porter au même titre que les langues bibliques. La question rejoint le mouvement de traduction des Bibles dans les langues vernaculaires, étudié notamment par Lamin Sanneh.
Bibliographie
Références contrôlées
- Barr, James. The Semantics of Biblical Language. Londres : Oxford University Press, 1961. Trad. fr. D. Auscher et J. Prignaud, Sémantique du langage biblique. Bibliothèque des sciences religieuses. Paris : Aubier Montaigne, 1971.
- Barr, James. Biblical Words for Time. Londres : SCM Press, 1962.
- Boman, Thorleif. Das hebräische Denken im Vergleich mit dem Griechischen. 2ᵉ éd. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1954.
- Sawyer, John F. A. Semantics in Biblical Research. New Methods of Defining Hebrew Words for Salvation. Londres : SCM Press, 1972.
- Lee, John A. L. A History of New Testament Lexicography. Studies in Biblical Greek 8. New York : Peter Lang, 2003.
- Sanneh, Lamin. Translating the Message. The Missionary Impact on Culture. Maryknoll (NY) : Orbis, 1989.
- Confession helvétique postérieure (1566), chap. 1.
- Clark, R. Scott. « Do We Confess That the Preaching of God's Word Is God's Word? A Text-Critical Note on the Second Helvetic Confession ». Heidelblog, 28 octobre 2020.
- Formula Consensus Helvetica (1675).
À consulter
- Locher, Gottfried W. « Praedicatio verbi dei est verbum dei. Ein Beitrag zur Charakteristik der Theologie Heinrich Bullingers ». Zwingliana 8 (1954) : 47-57.
- Luther, Martin. An die Ratsherren aller Städte deutsches Lands, dass sie christliche Schulen aufrichten und halten sollen (1524). WA 15.
- Calvin, Jean. Institution de la religion chrétienne, I, 11, 8.
- Barth, Karl. Die Kirchliche Dogmatik I/1, § 4 ; I/2, § 19.
- Ebeling, Gerhard. « Wort Gottes und Hermeneutik ». Zeitschrift für Theologie und Kirche 56 (1959). Repris dans Wort und Glaube I.
- Cappel, Louis. Arcanum punctationis revelatum. 1624.